Communauté grecque des Alpes-Maritimes

« Serres », la série grecque qui met en avant les questions de genre sans clichés

« Je veux vivre dans un monde de coexistence et de respect. Et ce n’est pas possible à Serres », assure Ulysse, le personnage principal de la série grecque Serres, du nom d’une ville du nord de la Grèce, loin des destinations prisées par les touristes.

L’histoire commence par un retour forcé : Ulysse, un jeune homme homosexuel vivant à Athènes, regagne sa ville natale après la mort de sa mère. Il retrouve un père distant, qui n’a pas toujours compris son orientation sexuelle, une petite ville conservatrice et un environnement où le qu’en-dira-t-on est la norme. Au fil des épisodes diffusés sur la chaîne de télévision ANT1, et depuis peu sur la plateforme Netflix, Ulysse renoue avec sa famille et son identité. Il finit même par ouvrir le premier café gay de la ville.

Le créateur de la série, Giorgos Kapoutzidis, a créé un microcosme où les relations gréco-turques ou les incendies, sujets qui ont fait l’actualité du pays ces dernières années, s’invitent en toile de fond. Mais le scénariste, qui a déjà réalisé un des plus grands succès de la télévision grecque, « Sto Para pente », s’est surtout inspiré de sa propre vie.

« J’ai mis beaucoup de moi, de mes expériences, de mes amours. Mais je ne m’attendais pas à ce que cette série crée un tel débat dans la société et dans les familles grecques. J’ai été inondé de messages de soutien de personnes qui ont grandi en province mais aussi de leurs parents », confie-t-il au Monde. Pour le réalisateur quinquagénaire, « la télévision grecque, comme la société, est plutôt conservatrice et, jusqu’à présent, les personnages homosexuels étaient assez caricaturaux, drôles ou très malheureux, alors que moi, j’ai choisi de raconter l’histoire d’un homme comme un autre qui doit affronter sa famille et la société pour imposer ses choix et je pense que c’est le secret du succès de Serres ».

« Il a fait tomber toutes les étiquettes »

La deuxième saison, diffusée depuis la mi-octobre, a été pendant un mois dans le Top 10 de Netflix en Grèce et surtout a créé le buzz sur les réseaux sociaux. Et pour cause, elle met en scène le premier personnage intersexe de la télévision grecque, c’est-à-dire une personne née avec des caractéristiques physiques, hormonales ou chromosomiques qui ne correspondent pas à la définition typique d’un corps féminin ou masculin. Et ce personnage n’est autre que celui de la tante Stamatina, une figure agaçante découverte dans la première saison qui est commère, sans filtre et intrusive au point de se mêler des rendez-vous galants de son neveu.

Dans l’épisode diffusé le 15 octobre, elle consulte un médecin avec son frère au sujet de leurs antécédents médicaux familiaux. Le téléspectateur apprend alors qu’elle est intersexe, qu’elle a subi enfant une opération non consentie et qu’elle a gardé ce secret pendant soixante ans.

Depuis les années 1950, des chirurgiens pratiquent des opérations de « normalisation » médicalement injustifiées sur des enfants intersexués. En 2022, la Grèce a passé une loi interdisant ces chirurgies de « normalisation » avant l’âge de 15 ans.

Sur les réseaux sociaux et dans les médias grecs, le sujet est devenu viral. « Je ne m’attendais pas à ce que les réactions soient si bonnes et cela a permis aussi à ce que certains téléspectateurs, qui ne connaissaient pas ce terme, s’informent », avoue Giorgos Kapoutzidis. Sur le réseau social X, un internaute note : « Giorgos Kapoutzidis a parlé d’hétérosexuels, d’homosexuels, de bisexuels, d’intersexes, de transgenres. Il a fait tomber toutes les étiquettes et s’est adressé à tous les jeunes. »

« C’est la première fois que le terme “intersexe” est utilisé officiellement dans une production télévisée grecque (…). Par sa présentation émouvante et sensible du sujet, Giorgos Kapoutzidis contribue grandement à faire entendre notre voix », a salué, dans un communiqué, l’association Intersex Greece, après la diffusion de l’épisode.

« Je ne vais pas changer toute la société »

Mais un parti d’extrême droite défendant les valeurs chrétiennes, Niki, semble ne pas avoir apprécié la série, notamment une scène d’amour entre deux hommes. « Cette séquence inacceptable de Serres a bafoué nos valeurs, insulté notre foi et prouvé une fois de plus que l’élite applaudit tout ce qui déconstruit notre identité en tant que nation, en tant que communauté chrétienne », s’est indigné le parti, qui s’était déjà vivement opposé au mariage pour tous voté par le parlement grec en février 2024.

« Je ne vais pas changer toute la société grecque avec ma série, répond Giorgos Kapoutzidis face à ces critiques. Certaines personnes choisiront de rester avec leurs opinions et leurs croyances. Mais je pense quand même qu’une voie a été ouverte avec la légalisation du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels [en février 2024] et que, désormais, ces derniers peuvent s’exprimer davantage et vivre plus librement leur amour. »

Selon un sondage mené par l’institut Dianeosis en 2024, 61,4 % des Grecs soutiennent la reconnaissance légale de l’identité de genre, contre 42,9 % en 2018, 60 % sont favorables au mariage homosexuel, mais seulement 35,8 % sont pour la légalisation de l’adoption pour les couples homosexuels.

Giouli Tsagaraki, qui incarne la tante Stamatina, espère que la société grecque continuera d’évoluer sur cette question et que « la télévision adoptera un rôle éducatif ». Dans une interview au magazine Lifo, elle évoquait la récente histoire tragique d’un père qui s’est suicidé sur l’île de Karpathos après la diffusion et les moqueries d’une vidéo érotique concernant son fils homosexuel : « Cessons d’être une société sourde à tout ce qui la dérange (…). Des personnes meurent encore à cause des questions d’ego et d’honneur. »