Il faut que je recommence autrement….19 mars 2024, conférence d’Ilias Yocaris

L’équipe pédagogique du DU Hellinika vous invite à assister à une conférence d’Ilias Yocaris sur le thème

« « Il faut que je recommence autrement » : avatars de l’épanorthose dans La Caisse d’Aris Alexandrou »

 Mardi 19 mars 2024 à 18h30, au campus Carlone (salle du Conseil).

La figure nommée épanorthose consiste à revenir sur son propre dire à des fins rectificatives. Dans cette conférence, on s’attachera à évaluer son rendement référentiel et stylistique dans le roman d’Aris Alexandrou La Caisse (Το Κιβώτιο, 1974). Celui-ci constitue un bilan, amer au possible, de la guerre civile grecque de 1946-1949 entre la gauche communiste (dont le narrateur du roman est issu) et l’extrême droite : comme on le montrera, Alexandrou utilise magistralement l’épanorthose tout au long de son récit pour déconstruire « de l’intérieur » le discours politique des communistes Grecs, mais aussi pour amener le lecteur à s’approprier le vécu historique éminemment traumatique qui hante le protagoniste de La Caisse.

 

La conférence sera suivie d’un verre d’amitié.

                                                              

1 Professeur des Universités en sémiotique du texte et de l’image, directeur du département Lettres Modernes de l’Université Côte d’Azur.


Aris Alexandroun(Léningrad, 1922 – Paris, 1978)
Aris Alexandrou

De son vrai nom Aristotélis Vassiliadis. Déporté en 1944 à El Daba (Égypte) par les Britanniques, puis à Moudros, Makronissos et Aï-Stratis de 1948 à 1951 En 1949, à Makronissos, il signa la « déclaration de repentir », mais la renia et vit sa peine augmenter de deux ans supplémentaires. En 1952, il fut de nouveau condamné pour « insubordination », alors qu’il se trouvait en déportation lors de son appel sous les drapeaux, et enfermé à la prison Avéroff puis déporté sur les îles d’Égine et Yaros jusqu’en 1958.

(Lors de son arrestation, plutôt que d’expliquer l’absurdité de la situation, il se déclara communiste aux autorités, en dépit de ses intimes convictions. )

Ses opinions politiques, qui le plaçaient à gauche de la gauche, le firent souffrir d’exil interne en exil. « Jamais je n’ai senti cette peur métaphysique que ressentent les croyants, les orthodoxes, les membres de tout -isme, quand ils entendent ce qui est pour eux une terrible accusation : Tu es incroyant, tu es hérétique, tu es anti-iste. Aucune peur métaphysique de cette forme ne m’a jamais tourmenté, même lorsque j’avais l’illusion de croire que j’aurais pu appartenir à un groupe. Naturellement, l’isolement, la solitude, crée autour de soi un vide et le vide a toujours un goût amer. Mais dès l’instant où j’ai constaté que dans le groupe j’étais toujours suspect, comme la vérité, j’ai choisi l’isolement. » Ne se pliant pas aux directives du Parti, jaloux de son indépendance et de sa liberté, il écrivait ses poèmes isolé de ses propres codétenus. Ses camarades de déportation ne lui pardonnaient pas de critiquer ouvertement le Parti. Dès 1948, à Limnos, il fut isolé comme « défaitiste ». À Makronissos, il se couvrait d’une couverture toute la journée et feignait de dormir. Quand venait la nuit, il lisait discrètement à la lumière d’une lampe à pétrole, la mèche basse pour ne gêner personne. À Yaros, se déclarant non-communiste à ses co-détenus, il fut encore mis en quarantaine, et ce jusqu’en 1956, à l’heure de la « déstalinisation ». Il resta fidèle à sa formule des « 3 A » (Apatride, Athée, Anarchiste), comme il le dit lui-même lors d’un entretien : « Je n’appartiens à aucun parti ni à aucune organisation politique. Je ne suis membre d’aucune église. Je ne suis disciple d’aucune religion. [… ] Je me sens responsable et solidaire de tous ceux qui ont combattu, qui combattent, et qui combattront contre tous les tyrans, couronnés ou porteurs de képi, contre tous les despotes, galonnés ou porteurs de soutane. ». En 1967, fuyant la dictature, il s’exila à Paris.

Grand ami de Frangias, et de Ritsos avec lequel il ne cessa de correspondre (à l’exception d’une période durant laquelle ses distances clairement prises avec le communisme et le « jdanovisme » provoqueront une fâcherie), il fut un traducteur infatigable (Maïakovski, Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Akhmatova, Pasternak, Mandelstam, Ehrenburg, Gogol (traduits du russe, sa langue maternelle) mais aussi Maupassant, Shaw, Steinbeck, Voltaire, Semprun, Caldwell, O’Neal…), et a écrit trois recueils de poésie, des essais, un roman (La Caisse, publié aux éditions Gallimard en 1978) et un livre pour enfants (en langue grecque écrite en alphabet latin).

Aris ALEXANDROU
Écrivain et poète dont l’œuvre amère, désabusée, reste pourtant irremplaçable, Aris Alexandrou se situe en marge de tout courant littéraire comme de toute idéologie partisane. En lui consacrant ici quelques lignes qui ne sont pas seulement à mes yeux un hommage mais aussi un message d’amitié posthume – Alexandrou est mort en 1978, à Paris, deux jours avant la parution en français de son roman La Caisse –, j’ai conscience de réparer une injustice et de combler un manque.

La littérature grecque contemporaine a connu, dans les années d’après-guerre et jusqu’à la dernière décennie, trop d’écrivains serviles ou complaisants, trop de thuriféraires des différentes formes de dictature, qu’elles soient de gauche ou de droite, pour qu’on ne signale pas ici ceux qui surent s’en préserver. Né en 1922 en URSS, Aris Alexandrou vint en Grèce très jeune, il y grandit et y participa à tous les combats politiques, notamment ceux de la guerre, ce qui lui valut d’être emprisonné et même déporté pendant près de dix ans.

Le coup d’État des colonels d’avril 1967 le contraint à quitter la Grèce et il décide de s’installer à Paris où il demeurera jusqu’à sa mort. Alexandrou fut un militant au sens généreux de ce mot, militant de la liberté réelle et intérieure de l’homme, du refus de la soumission aveugle aux diktats, de quelque parti qu’ils viennent. La caisse est à ce titre un parfait chef-d’œuvre, qui fut d’ailleurs accueilli en Grèce comme tel. Du moins auprès des lecteurs à l’esprit libre, car il lui valut évidemment les foudres de la gauche stalinienne.

Je ne saurais ici résumer le contenu de ce livre prémonitoire, qui, dès les années 1970, dénonçait à sa façon, par de puissants et clairs symboles, la dictature inhumaine, absurde et suicidaire du Parti. Ce qu’Aris Alexandrou décrit avec une sorte de froide fureur poétique, c’est la totale déshumanisation dont sont susceptibles les hommes, dès lors qu’ils se soumettent à la discipline de fer qui les rend indifférents à leur propre mort autant qu’à celle des autres, le culte du parti entraînant non seulement la perte de la camaraderie, mais même l’oubli de la cause. Aris Alexandrou fut aussi un grand connaisseur des lettres russes et soviétiques et traduisit en grec de nombreux auteurs et poètes, dont Maïakovski, sur lequel il écrivit plusieurs essais.

Et puis il fut aussi poète. De façon plus discrète, ou plus secrète que pour sa prose, mais tout aussi incisive, décapante aussi. Certains poèmes sont habités d’un humour noir, obstiné, opiniâtre, dirais-je, qui en rend la lecture presque divertissante. En fait, et on le voit surtout en ses poèmes, on devine une tendresse sous-jacente, une générosité constante derrière l’amertume, l’âpreté même de certains textes.

Jacques LACARRIÈRE (Revue Les Hommes sans Epaules).