Dans le cadre du cinéclub la CGDAM vous propose en partenariat avec l’association Ecrans des mondes un documentaire du réalisateur Alexandros Papailiou.     :

Nous sommes au moment de la chute de l’Empire ottoman. Les alliés de l’Entente Cordiale, de 1919 à 1922, non sans mal, tentent de trouver des solutions pour redéfinir les frontières de la région. La campagne d’Asie mineur, ou la guerre greco-turque fait ses ravages. Un intellectuel grec, Kostas Missaelidis, brillant journaliste, s’engage dans la guerre en tant que correspondant pour plus de 12 journaux grecs et va couvrir le conflit pendant toute la période. Sa correspondance aide à mieux saisir les véritables enjeux des négociations menant au Traité de Sèvres, et ses articles apportent des éclaircissements inédits sur le déroulement de la guerre.

La Fondation hellénique pour l’Histoire basée à Athènes, sous l’impulsion d’Irini Sarioglou, demande au réalisateur Alexandros Papaeliou de se saisir de ces matériaux et d’en faire l’ossature d’un remarquable documentaire historique qui éclaire ses événements, mais qui permet surtout de mieux comprendre ce qui est convenu d’appeler « La catastrophe ».

Plus précisément , après la fin de la Première Guerre mondiale, des négociations ont commencé sur le front oriental entre les puissances gagnantes (Entente Cordiale) et l’Empire ottoman, pour pré-parer la signature du traité de Sèvres. En raison des intérêts contradictoires des pays con-cernés la recherche d’une solution conciliante pour le partage de l’Empire entre les puis-sances victorieuses a duré de 1919 à 1922.

Ce documentaire met en lumière le contexte de ces négociations et fournit des informations très précieuses sur la campagne d’Asie mineure. Il est inspiré de la correspondance de Kostas Missaelidis, .
Son travail constitue une source primaire extrêmement précieuse pour ceux qui s’intéressent à la Première Guerre mondiale et aux relations qui se sont développées entre les puissances occidentales et l’ancien Empire ottoman. Il a suivi la guerre gréco-turque du premier jour jusqu’à sa fin en 1922 en tant que correspondant de guerre pour plus d’une douzaine de journaux grecs.
Les recherches montrent qu’un nombre important d’aspects de la Campagne d’Asie Mineure et des événements qui ont suivis appelés «Catastrophe» par les Grecs sont encore assez inconnus. C’est peut-être la raison pour laquelle les correspondances du front de Missaelidis sont une source précieuse et rare pour les historiens, mais aussi et surtout pour le grand public.
Le réalisateur

Alexandros Papaeliou  est né à Athènes. Il a étudié l’économie à l’université d’Athènes et le cinéma à l’école Stavrakos. Il a travaillé comme caméraman, monteur et réalisateur. Aujourd’hui, il travaille comme réalisateur et producteur. Il dirige une société cinématographique à Athènes, TELEMACHUS filmsintv. Il a enseigné le montage et la réalisation dans des écoles de cinéma. Il écrit des articles culturels dans des magazines et des journaux. Il était vice-président de la Greek Directors Company.

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La Grande Catastrophe

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la défaite de l’armée hellénique face à la Turquie entraine un redécoupage territorial. En quelques mois, 1,5 millions de Grecs rejoignent les îles de la mer Egée ou la Grèce continentale tandis que 500 000 musulmans regagnent la Turquie. La Grèce doit alors faire face à un afflux de réfugiés.

Une défaite retentissante

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, plusieurs traités ont pour objectif de régler les conflits territoriaux entre les puissances victorieuses de la Triple-Entente et celles, défaites, des Empires centraux. Malgré des traités très favorables à la République néo-hellénique, des terres traditionnellement grecques restent en-dehors du territoire de la jeune nation indépendante. C’est dans ce contexte que la Grèce s’engage dans un conflit militaire avec la Turquie. En l’absence d’un appui suffisant des puissances occidentales, l’armée grecque est vaincue, en particulier à la bataille de Sakarya en 1921.

« La bataille de Sakharia s’est terminée par une véritable déroute de l’armée hellénique » peut-on lire dans L’Homme libre, le journal de Clemenceau, daté du 20 septembre 1921 ou encore, dans Le Figaro du lendemain, « L’armée grecque poursuivrait sa retraite dans un état complet de débandade ». Cette bataille est, en effet, un tournant dans la guerre, après deux années d’offensives grecques, qui annonce la victoire finale de la future République de Turquie. Le Populaire, dans son édition du 21 septembre, attire l’attention en première page sur les plateaux d’Anatolie où, analyse-t-il, « les énormes sacrifices d’hommes et d’argent faits en Orient par la Grèce ont été vains » et juge sévèrement que « sur la Sakharia [la rivière qui donne son nom à la bataille], l’impérialisme grec a subi un échec grave ». La Grèce n’est pas, toutefois, seule en cause et le journaliste pointe également, dans le même article, la défaite de la politique d’hégémonie des Britanniques sur le détroit des Dardanelles.

Le Radical, quotidien radical-socialiste, présente, lui, la situation sous un jour littéraire aux accents orientalistes :

Le conflit va, toutefois, se poursuivre encore une longue année. La bataille de l’opinion publique fait alors rage dans les deux pays, comme l’attestent les revues de presse étrangère effectuées par le Ministère des affaires étrangères et de la guerre, le Bulletin périodique de la presse grecque et son parent turc.

L’incendie de Smyrne

 

C’est dans ce contexte, précédant de peu l’armistice de Moundanya conclu le 11 octobre 1922 et alors que l’armée turque vient de reconquérir Smyrne (aujourd’hui Izmir), que survient la tragédie. Du 13 au 17 septembre 1922, un incendie détruit plusieurs quartiers de la ville et entraine la mort de plusieurs milliers d’habitants, principalement chrétiens.

Le Rappel, journal radical-républicain, en fait, dans son édition du 17 septembre 1922, une description apocalyptique : « La ville de Smyrne est réduite en cendres, sauf le vieux quartier turc… Le nombre des victimes se chiffrerait par milliers… » . Le Populaire du 22 septembre insiste, lui, sur la dramatique situation humanitaire : « On estime, y lit-on, à près de 100.000 le nombre de personnes condamnées à mourir de faim faute de pouvoir se sauver ou être ravitaillées. »

Le tableau le plus saisissant de la situation est dressé par un certain Richard Eaton venu interviewer sur place Mustapha Kemal pour la Revue hebdomadaire. On lit sous sa plume, dans l’édition du 14 octobre 1922 :

  A mon arrivée à Smyrne [en septembre], je suis frappé par l’aspect d’immense détresse qu’offrent les quais de la ville tout le long du port ; c’est le quartier européen et commerçant ; le quartier turc est au delà sur la colline.
De nombreux groupes de quelques milliers de réfugiés grecs, arméniens, juifs, fuyant devant le vainqueur, sont là loqueteux, affamés, assoiffés, misérables, effondrés sous le soleil dans la poussière et les détritus du port. Femmes, hommes, enfants, bébés au sein s’entassent et s’agglutinent par races, en paquets comme des mouche sur une viande faisandée.
De-ci, de-là, l’un d’eux dans un effort s’écarte de l’essaim de misère pour quêter désespérément à la porte du riche, si elle s’ouvre encore, un peu de pain ou quelques gouttes d’eau.

Déjà se pose la question des responsabilités, que chacun des deux belligérants rejettent l’un sur l’autre, comme le pointe Le Temps du 22 septembre.

La question des réfugiés et l’échange de populations

Progressivement, les forces turques reconquièrent l’ensemble des territoires occupés par l’armée néo-hellénique, entraînant un immense reflux des populations grecques, installées en Asie mineure (appelée encore Ionie) depuis des temps immémoriaux. Bientôt, entre 100 000 et 200 000 chrétiens de Smyrne et Grecs d’Ionie se trouvent acculés à la mer. Cette population doit être évacuée de toute urgence et la presse française salue à cette occasion « les navires français qui ont pu sauver plus de vingt mille Grecs et Arméniens ». À Athènes, les premiers réfugiés arrivent dans un contexte politique chaotique. Selon La Lanterne du 27 septembre 1922, « Le Pirée ressemble en ce moment à un vaste camp d’émigrants. Plus de 10.000 réfugiés sans toit ni argent s’y trouvent rassemblés ».

La défaite de la Grèce rend caduc le traité de Sèvres et, en juillet 1923, la Conférence de Lausanne aboutit au traité éponyme qui entérine la nouvelle situation. La Grèce quitte définitivement l’Asie mineure et débute un échange massif de population avec la Turquie. En quelques mois, 1,5 millions de Grecs rejoignent les îles de la mer Egée ou la Grèce continentale tandis que 500.000 musulmans regagnent la Turquie. C’est un véritable exode qui s’effectue dans les pires conditions. La Grèce, alors peuplée d’environ 5 millions d’habitants, n’est aucunement préparée, et pas toujours disposée, à accueillir ces réfugiés. Les organisations humanitaires internationales se mobilisent, encadrant et atténuant dans la mesure du possible les souffrances des populations, comme en témoigne, par exemple, cet article d’un médecin travaillant pour la Croix-Rouge internationale. :

Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir l’arrière-plan culturel de la défaite de la Grèce et les lectures françaises de l’événement.

Pour aller plus loin :

  • Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce moderne, PuF, (Que sais-je ?), 1980. Consultable dans Gallica intramuros
  • Michel Bruneau, « Entre l’Europe et l’Asie : les Grecs dans l’espace intermédiaire », in Hérodote, 1998, n°90, Dossier « Méditerranées. Nations et conflits ». Consultable dans Gallica

Sur l’incendie de Smyrne :

  • Roger Puaux, La mort de Smyrne, 1922
  • Hervé Georgelin (dir.), La fin de Smyrne, du cosmopolitisme aux nationalismes, CNRS, 2005, consultable en ligne
  • Ernest Hemingway, « Sur le quai de Smyrne », nouvelle du recueil Paradis perdu, suivi de La cinquième colonne, Gallimard, (Folio), 1991.

Source: BNF