Irène Bonnaud dessine un travail poétique de la mémoire dans lequel elle mêle petite et grande histoire. Elle part de l’écrivain grec Dimitris Hadzis, de ses nouvelles sur sa ville de Ioannina, autrefois centre de la communauté juive romaniote, pour créer un spectacle empruntant au théâtre documentaire et au théâtre musical.

Dimitris Hadzis, Joseph Eliyia, Irène Bonnaud 
Traduction Fotini Banou
Mise en scène Irène Bonnaud

En France, on ignore tout de ce qu’on appelle en Grèce la communauté juive “romaniote“, c’est-à-dire de “l’Empire romain (d’Orient)“, c’est-à-dire grecque, sa langue, le judéo-grec, sa capitale, Ioannina. C’est tout un monde qui a été englouti avec la déportation de mars 1944, et que Dimitris Hadzis raconte dans une de ses nouvelles.
Ce qu’on a appelé “l’ère du témoin” s’achève : les dernières personnes à avoir connu la période de la déportation disparaissent peu à peu. Se pose la question du devenir de ces témoignages. Le défi pour nous, qui sommes nées bien après, c’était : comment continuer à faire entendre ces voix ?
Le théâtre, parce qu’il est un artisanat modeste, parce qu’il sait ouvrir un espace où se rassembler pour écouter une histoire, a son rôle à jouer.
Avec Fotini Banou, qui est chanteuse et comédienne, on a choisi ensemble une dizaine de chansons pour ponctuer le spectacle : certaines sont des chants caractéristiques de la communauté romaniote, aux sonorités byzantines, d’autres des chants en judéo-espagnol, pour évoquer la tragédie de Salonique ou de Rhodes. Il y a aussi des chansons d’Épire, et des rengaines dont les déportés grecs avaient changé les paroles pour raconter ce qu’ils vivaient : comme les soldats allemands n’en comprenaient pas un mot, ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient. C’est une expérience forte de ressusciter ces chansons qu’on ne connaît que par les témoignages des rescapés.

IRENE  BONNAUD

Irène BONNAUD - Théâtre La Cité - Marseille - Biennale des écritures du réel

née le à Paris, est une metteuse en scène et traductrice. Elle est la fille de l’historien et militant anticolonialiste Robert Bonnaud et la sœur du journaliste Frédéric Bonnaud.

Formation

Élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, elle est reçue à l’agrégation de lettres modernes (major, 1994), puis fait plusieurs séjours d’études en Allemagne (Tübingen, Berlin) et aux États-Unis (Stanford), avant de soutenir en 2001 une thèse de doctorat intitulée Brecht, période américaine, 1941-1947.

Ses travaux donnent un éclairage sur les relations de Brecht avec le milieu théâtral new-yorkais, avec les studios d’Hollywood, sur la fascination du dramaturge pour des formes de divertissement typiquement américaines comme la comédie musicale, le burlesque ou le film de gangsters ; ils réévaluent aussi l’apport décisif de Brecht au scénario du film Les bourreaux meurent aussi, écrit en collaboration avec Fritz Lang.

Mises en scène de théâtre et d’opéra.  Après plusieurs mises en scène de théâtre universitaire avec la compagnie « Diagonales A ou B » qui se consacre au répertoire contemporain (Heiner Müller, Bernard-Marie Koltès, Valère Novarina), elle crée That Corpse, son premier spectacle professionnel aux Subsistances à Lyon lors d’un festival consacré à Heiner Müller, la Müller Factory.

Lausanne

Remarquée par René Gonzalez, elle signe ensuite des mises en scènes au théâtre Vidy-Lausanne (la création française de Tracteur de Heiner Müller, Lenz d’après Georg Büchner) et elle crée la compagnie 813 dont elle est la directrice artistique. Elle rassemble autour d’elle une équipe de collaborateurs qui participeront à la plupart de ses spectacles : Nathalie Prats (costumes), Claire Le Gal (scénographie), Daniel Levy (lumière), Catherine Saint-Sever (coiffures et maquillage), Alain Gravier (son), Christophe Boisson (régie), et des comédiens qu’elle retrouvera de création en création comme Dan Artus, Sophie-Aude Picon, ou Roland Sassi.

Dijon

En 2007, elle devient « artiste associée » au théâtre Dijon-Bourgogne. Elle inaugure le premier mandat de François Chattot à la direction du théâtre avec la création française de Music hall 56 / The Entertainer de John Osborne, qui voit l’acteur reprendre le rôle mythique créé par Laurence Olivier. Elle met en scène Le Prince travesti de Marivaux et La Charrue et les étoiles de Seán O’Casey qui remporte un grand succès public et critique.

Comédie-Française et Opéra de Paris

Elle dirige ensuite la troupe de la Comédie-Française dans Fanny de Marcel Pagnol (théâtre du Vieux-Colombier) qui entre ainsi pour la première fois au répertoire des Comédiens Français. Abordant la mise en scène d’opéra, elle dirige les solistes de l’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris dans l’opéra-bouffe Les Troqueurs d’Antoine Dauvergne, puis l’année suivante dans Street Scene, l’unique opéra américain de Kurt Weill.

Thionville

En résidence au NEST – CDN de Thionville-Lorraine, elle met en scène Soleil couchant d’Isaac Babel et Iroquois, production franco-allemande conçue avec l’écrivain Claudius Lünstedt.

Lille

À l’invitation de Stuart Seide, elle est artiste associée au théâtre du Nord à Lille où, en , elle crée Retour à Argos, sur des textes d’Eschyle et de Violaine Schwartz, et Conversation en Sicile, d’Elio Vittorini avec Catherine Ferran et Jonathan Heckel.

Besançon

En résidence au CDN de Besançon, elle crée deux spectacles sur des textes de Violaine Schwartz, autour de l’industrie textile et de la mémoire ouvrière, Tableaux de Weil et Comment on freine (textes publiés chez P.O.L.).

Athènes

En 2016, elle inaugure une collaboration avec le KET [archive] (Kypseli – Athènes) où elle créé, en grec moderne, Guerre des paysages, d’après le livre d’Ilias Poulos Tachkent-Mémoires en exil et des textes de Dimitris Alexakis. Des représentations ont lieu en France, au festival de la Comédie de Reims, Scènes d’Europe, en , et au Théâtre La Commune d’Aubervilliers. Une nouvelle création, consacrée à la communauté juive romaniote de Ioannina (Epire) et sa déportation à Auschwitz-Birkenau le 25 mars 1944, C’était un samedi, est prévue le 31 octobre 2020 à Athènes.

Festival d’Avignon

En 2019, elle signe le spectacle itinérant du Festival d’Avignon avec Amitié, montage de textes de Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo, avec Martine Schambacher, François Chattot et Jacques Mazeran. Dramaturge, elle a parfois accompagné le travail d’autres metteurs en scène comme Jean-François Sivadier (La Vie de Galilée), Célie Pauthe (Quartett) ou Mathieu Bauer (Rien ne va plus d’après Georges Bataille, Tendre jeudi d’après John Steinbeck).

Traductions  –   Du grec ancien

Ces traductions sont publiées ou à paraître aux Solitaires Intempestifs.

–  De l’allemand

Elle milite depuis longtemps pour les droits des chômeurs, intermittents et précaires, d’abord à AC! (Agir ensemble contre le chômage), puis à la Coordination des Intermittents et Précaires Île-de-France. Elle cosigne ainsi une tribune dans Le Monde contre la convention chômage 2014  En , Irène Bonnaud est signataire d’une pétition en collaboration avec des personnalités issues du monde de la culture pour boycotter la saison culturelle croisée « France-Israël », qui selon l’objet de la pétition sert de «vitrine» à l’État d’Israël au détriment du peuple palestinien .

DIMITRIS HADZIS,

Il est né à Ioannina en novembre 1913. Son père, Georgios Hatzis, était un nouvelliste, érudit et poète, connu sous le pseudonyme de Pelleren. Il était également l’éditeur du journal Epirus. Dimitris Hatzis suit des cours à l’école ionienne d’Athènes avec son frère Angelos, qu’il interrompt après la mort subite de son père en 1930 et retourne dans sa ville natale. Il y entreprend la poursuite de la publication du journal. Il a terminé ses études secondaires à l’école Zosimaia et s’est inscrit à la faculté de droit d’Athènes. Il n’a jamais terminé ses études en raison de difficultés financières.Dimitris Hadzis

Au milieu des années 1930, il devient membre du Parti communiste grec. En 1936, il fut arrêté par la dictature du « 4 août » et exilé à Folegandros. Quelques mois plus tard, il est libéré et s’installe à Athènes.  Pendant l’Occupation, il publie des articles dans des Journaux clandestins de la Résistance grecque.

En mars 1948 rejoint l’Armée démocratique de Grèce. Au cours de l’été de la même année, son frère Angelos est condamné par le tribunal militaire extraordinaire et exécuté.

Après la défaite de l’Armée démocratique, le tribunal militaire extraordinaire le condamne « deux fois à mort » et il est contraint de fuir à l’étranger. Il s’installe à Budapest où Il étudie l’histoire et la littérature byzantine et post-byzantine.  En 1962, il termine sa thèse à l’Université Humboldt de Berlin sur «la conquête de Constantinople par les Turcs ». La même année, il retourne à Budapest, où il est nommé assistant de la chaire des études byzantines, et fonde l’Institut grec moderne.

En novembre 1974, après la chute de la dictature des colonels, il retourne en Grèce. Cependant, il a de nouveau été contraint de quitter le pays en raison de la réglementation non législative concernant sa condamnation. En juin 1975, il est gracié et retourne définitivement.

IL enseigne à l’université de Patras et donne de nombreuses conférences et participe à de nombreux débats publics. De 1980 jusqu’à sa mort, il publie le magazine To Prisma.

Le 20 juillet 1981 Dimitris Hatzis meurt d’un cancer des poumons. Dimitris Hatzis — Wikipédia

En 1946 Dimitris Hatzis publie son premier roman. Le recueil de nouvelles «  La fin de notre petite ville »  a été publié en 1952.  Aujourd’hui ce recueil est considéré comme l’oeuvre la plus importante et la plus connue de Hatzis.

« Dans » La fin de notre petite ville « J’ai essayé de brosser l’effondrement d’un monde délabré », écrivait en 1972 le grand écrivain grec.

JOSEPH ELIYIA

de son vrai nom Joseph Kapoulia est né à Ioannina en 1901. Il a étudié au lycée francophone de l’Alliance Israélite. En 1922, il se rend à Athènes et travaille dans des écoles privées en tant que professeur de français. En 1930, il est nommé professeur de français au lycée de Kilkis, d’où il est transféré à la hâte à Athènes et meurt à Evangelismos du typhus en 1931.

Ζοζέφ Ελιγιά: Ο «προλετάριος» Ελληνοεβραίος Ποιητής - Ατέχνως

Il collabore avec la revue « Numas », avec « Nea Estia » etc. Jusqu’à sa mort, il a contribué régulièrement à la « Grande Encyclopédie grecque » de Pyrsos, pour laquelle il a écrit divers articles sur la religion et la littérature juives. Il a également écrit des poèmes et des critiques et traduit des textes hébreux principalement de la Bible, tels que le « Cantique des Cantiques », la « Ruth », les « Psaumes », etc., tout en faisant connaître en Grèce la poésie juive contemporaine.

Les romaniotes

Parmi la population juive de Grèce, on ignore souvent la présence importante à certains endroits de juifs romaniotes, c’est-à-dire de juifs ni ashkénazes, ni sépharades, implantés là depuis l’Antiquité, de langue maternelle grecque, ayant développé un rite religieux particulier. Iôannina, Arta, Prévéza, Volos et Chalkis étaient d’importantes communautés romaniotes, aujourd’hui disparues ou presque exsangues et en contact avec les juifs sépharades, très majoritaires dans cette population, elle-même presque effacée de la Grèce contemporaine depuis les assassinats et déportations commise par le IIIe Reich

Des jeunes de la communauté juive de Ioannina, vêtu de robes traditionnelles, tiennent des bougies allumées à la mémoire des 500 enfants déportés à Auschwitz (Crédit : Gavin Rabinowitz/JTA)

.Des jeunes de la communauté juive de Ioannina, vêtu de robes traditionnelles, tiennent des bougies allumées à la mémoire des 500 enfants déportés à Auschwitz (Crédit : Gavin Rabinowitz/JTA)

On appelle romaniotes les juifs installés dans l’empire byzantin et dont la langue est le grec. Le terme vient de la référence à l’empire romain. Selon Joseph Nehama (1935), des colonies juives se sont installées le long des côtes de Grèce dès le vie siècle avant J.-C., à l’époque de Nabuchodonosor, et elles se sont multipliées et renforcées après la destruction du Deuxième Temple (70 après J.-C.). Il est impossible ici d’entrer dans une histoire des communautés romaniotes. Qu’il suffise de dire qu’elle est fort mal connue et que le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme1, pourtant très complet, ne leur accorde même pas d’entrée. Leur existence est seulement signalée dans la partie “Esquisse de l’histoire du peuple juif” relatant l’installation des sépharades dans les Balkans au xve siècle, pour affirmer que les communautés autochtones ont été absorbées par les sépharades et s’en étonner3 : en effet lorsque des juifs étrangers viennent s’intaller dans une communauté, ils sont censés s’adapter aux minhagim (coutumes) du lieu. Selon l’Encyclopédie, c’est le contraire qui se serait produit. Or s’il est vrai que les quelques romaniotes qui résidaient à Salonique se sont fondus dans la population sépharade ou sont allés s’installer ailleurs, il existait jusqu’à la Seconde guerre mondiale de nombreuses communautés romaniotes en Grèce : Ioannina, Preveza, Arta, Volos, Chalkis…, qui avaient conservé leurs coutumes et, au cours des siècles, ont absorbé des juifs venus des Pouilles ou de Sicile, parfois d’Espagne via l’Italie ‑ ce qui explique le nombre de noms d’origine italienne parmi les juifs romaniotes, tous hellénophones néanmoins.


Bibliographie
  • Marie-Élisabeth Handman, « L’Autre des non-juifs …et des juifs : les romaniotes », Études balkaniques [En ligne], 9 | 2002, mis en ligne le 09 août 2008, consulté le 10 juin 2021. URL :https://journals.openedition.org/etudesbalkaniques/139
  • Les Romaniotes, une histoire peu connue, par Jean Papadopoulos; Publié dans Regards n°755Mardi 1 mai 2012
  • LES ROMANIOTES, Conférence de Meri Badi au Centre Culturel judéoespagnol Popincourt Al Syete (13janvier 2019)
  • La communauté juive romaniote de Grèce en voie d’extinction, The time juif, juin 11, 2021
  • Nissim Levis: Mémoires des Juifs Romaniotes de Ioannina; Grecehebdo, 6 mars 2018 
  • Cantor Haim Ischakis, Musique synagogale des juifs romaniotes de Grèce; Institut européen des musiques juives; Publié en 2018
  • Romaniotes, les Grecs Juifs de Ioannina; 2019 – 1 heure 7 mn  – Documentaire; Réalisateurs : Stélios Tatakis, Agnès SKLAVOS

    Dictionnaire analogique de Romaniotes

    Χρονικα – Cronica, n°177 Revue de judaïsme grec, Janvier – Février 2002  odos Voulis 36   GR 105 57 Athènes

    Conférence – Regards croisés sur la déportation des Juifs romaniotes d’Ioannina; 18 déc. 2020; Animée par Michel Volkovitch, traducteur et écrivain et  en présence d’Irène Bonnaud, metteure en scène, de Fotini Banou, comédienne, et de Georges Drettas, anthropologue et linguiste.

    Georges Moustaki, un juif heureux, ses parents sont grecs, de l’île de Corfou et de religion juive romaniote, La radio Juive

    Juifs romaniotes Juifs romaniotes -article de Wikipédia,

    Dossier ; Juifs des Balkans : un monde disparu, Le Courrier des Balkans