Un article remarquable publié le 28 novembre 2020 dans la Tribune de  Grèce sur Seine

Mais pourquoi Tintin, le héros voyageur le plus connu du monde de la BD, n’a-t-il jamais mis les pieds en Grèce ? Je me suis toujours posé cette question, lui qui avait voyagé partout dans le monde (mais aussi sur la Lune (!) et même dans des pays imaginaires)…
La seule référence à la Grèce qu’on puisse trouver parmi les 24 albums de la série – en plus de la consonance vaguement grecque du nom Rastapopoulos, sont ces costumes d’evzones portés par Dupont et Dupond dans Objectif Lune et suite à un malentendu de surcroît !Quand on met côte à côte les termes « Grèce » et « Bande dessinée » on pense spontanément à Astérix aux Jeux Olympiques50 nuances de Grecsou éventuellement Alix dans L’enfant grec ou Le dernier spartiate. S’il existe encore quelques dizaines d’albums publiés en français faisant référence ou se déroulant dans la Grèce Antique, souvent (toujours?) empreints d’un romantisme parfois (toujours?) désuet – je pense notamment à la collection La Sagesse des mythes (Glénat) dirigée par Luc Ferry ou à la série Socrate le demi-chien (Dargaud) du grand Joan Sfar – (très) rares sont ceux qui s’intéressent à l’Histoire de la Grèce depuis l’Antiquité et encore moins à la Grèce contemporaine (à l’exception peut-être du dessin de presse et des caricaturistes pendant la « crise grecque » ou au sujet des migrants). Quant aux auteurs/dessinateurs grecs publiés en français (versions originales ou traduites) on pourrait les compter sur les doigts d’une seule main ! La BD grecque est le parent pauvre de la littérature grecque en France, qui souffre déjà cruellement d’un manque de traduction. Mais la BD grecque manque malheureusement aussi de reconnaissance en Grèce, où elle est en général cantonnée à sa dimension jeunesse et donc pas vraiment prise au sérieux autant par le public et que par les acteurs du livre (éditeurs, critiques, libraires, festivals…), au contraire de la France ou de la Belgique où elle jouit d’une reconnaissance populaire et institutionnelle nettement plus prestigieuse. Le 9ème art n’a pas la même histoire en Grèce, où il n’y a d’ailleurs pas de terme spécifique pour désigner ce medium (on parle effectivement de « comics », éventuellement de « graphic novels » ou tout simplement de « journaux illustrés »), mais ces dernières décennies ont vu l’émergence d’artistes talentueux, d’événements dédiés à ce mode d’expression et d’une filière balbutiante.

 « -A ton avis qu’est-ce qui manque à la BD grecque ?
-La confiance dans ce medium et ses possibilités » 
 
Interview de Soloup dans Lifo

C’est à ces albums moins connus, moins diffusés, mais d’une grande richesse que nous souhaitons consacrer cette première lettre d’information de ce nouvel épisode de confinement. Peut-être que nous vous donnerons envie de vous précipiter sur votre clavier pour commander un – ou plusieurs – albums ?Des artistes témoins de leur époqueSi la Grèce connaît une importante tradition dans la caricature et le dessin de presse, très rares sont les artistes traduits en français à ce jour. Arkas – qui ne souhaite pas révéler sa véritable identité – est indéniablement un monument du genre et un de ses seuls ambassadeurs en dehors du monde hellénophone (ses quelques albums parus en français chez Glénat sont malheureusement loin d’être représentatifs de l’étendue et de la diversité de son oeuvre !). A travers ses dessins et son humour cinglant, il a su proposer une analyse psychologique et sociale de la société grecque d’aujourd’hui.
 « – Alors, Clémentine, comment se déroule la campagne électorale ?
– Toujours pareil !… Ils font tous des promesses… Un tas de belles promesses… Comme les fraises en barquette !
– Quel rapport avec les fraises ?
– Croire aux promesses électorales, c’est comme croire qu’il y a de grosses fraises au fond de la barquette ! » 
Arkas, Un rat dans ma soupe

Parler de Arkas, c’est aussi l’occasion de mentionner Babel, un magazine dédié à la bande dessinée grecque et internationale édité à partir de 1981, dans lequel il a fait ses débuts. Ce magazine a permis à la fois d’élargir l’horizon de la bande dessinée en tant que genre auprès du public grec au delà de la tradition « franco-belge », des albums pour enfants et du comic américain, mais également de faire émerger de jeunes artistes grecs en dehors des cercles d’initiés. Entre 2000 et 2009, le magazine 9 – référence au 9ème art – distribué avec le journal Eleftherotypia, fait rentrer la BD dans de nombreux foyers grecs.
Arkas, Perpette, Glénat
Mais la « crise grecque » aura raison de ces deux initiatives sans que personne n’ait véritablement pris le relais depuis. Côté traductions notons par ailleurs l’album de MelissNom de Zeus (Dicoland), paru en 2015, qui fait converger le sujet de la « crise » avec un univers antique, ou encore Le Croque-mort par ZafiriadisPalavos et Pétrou (Steinkis) qui dépeint le quotidien dans toute sa banalité pour parler de la vie. Enfin, certains artistes grecs décident de publier directement en français comme c’est le cas pourDimitris Mastoroset son premier album Exarcheia. L’orange amère (Futuropolis), dans lequel il dresse le portrait d’une ville en mutation,  d’une génération qui se cherche. Nous en reparlons plus en détails en fin d’infolettre (pour y accéder directement cliquez ici).
La BD pour raconter des tranches de vie, l’exil

Commençons par Gilets de sauvetage de Allain Glykos et Antonin, paru aux éditions Cambourakis.

Cet album aurait pu/dû se trouver dans le paragraphe précédent tant il incarne ce rôle de témoin de notre époque en abordant le sujet ô combien actuel de l’immigration et de frontière. Mais nous n’avons pas réussi à le séparer de Manolis, le précédent album de Glykos qui lui, retrace une autre histoire de migration, celle du père de l’auteur, 200 ans plus tôt, au même endroit. Ces deux albums se font échos et se répondent comme pour nous rappeler que l’histoire se répète parfois (souvent) avec beaucoup de cynisme.


Plusieurs artistes ont choisi la BD pour raconter des histoires d’exil, souvent dures et dont les plaies sont parfois toujours béantes, là où s’entremêlent la petite histoire avec la grande. Peut-être pour donner corps à ces destins tragiques, au-delà des chiffres et des descriptions parfois austères (mais nécessaires) de l’Histoire ; des albums où chaque planche, chaque vignette devient comme une photo qui n’a jamais été prise, un souvenir, un talisman. On pense par exemple à Aïvali (Steinkis) de l’artiste grec Soloup (caricaturiste reconnu et également auteur de la seule étude complète sur l’histoire de la BD grecque – en grec) ; Soloup raconte son enquête sur l’histoire de ses ancêtres au lendemain du traité de Lausanne. 

« À travers son histoire, c’est celle de toute la communauté des Égyptiotes que l’on découvre » Emilie Saïtas, L’arbre de mon pèreNous voulions également évoquer la série L’arbre de mon père de Emilie Saïtas (Cambourakis) qui retrace l’histoire de Kostas, le père de l’auteure/dessinatrice, issu d’une famille grecque d’Alexandrie.
La BD, lucarne sur l’Histoire

La BD a aussi permis à des artistes d’aborder des périodes de l’histoire grecque récente grâce au dessin, dans un souci de pédagogie ou peut-être parce que ce même dessin permet de donner corps à des époques, reconstituer des ambiances et finalement s’affranchir de la narration strictement verbale pour nous proposer de véritables expériences immersives. Comme une plongée, un zoom au coeur d’un événement historique.

On pense tout de suite à David Prudhomme chez Futuropolis, un hommage d’une grande élégance et d’une grande justesse à ce qui est en réalité bien plus qu’un courant musical. David Prudhomme réussit à condenser dans un album – sans raccourcis – l’atmosphère, les tensions, les émotions, les subtilités, les ambiances, comme si’l avait réussi à dessiner ce qu’il y a entre les lignes. Son album, écrit en français pour sa version originale, est à ce point une réussite qu’il fait le voyage « retour » pour être traduit en grec par Thanasis Petrou. D’autre français se sont intéressés à l’histoire grecque contemporaine, notamment le trio Sylvain RicardMyrto Reiss et Daniel Casanave avec Toi au moins, tu es mort avant (également chez Futuropolis), une adaptation graphique du récit autobiographique de Chronis Missios qui retrace les 21 ans de prison de ce jeune résistant communiste dans une Grèce qui se déchire
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Et puis il y a Logicomix, de Apostolos DoxiadisChristos PapadimitriouAlecos Papadatos et Annie Di Donna (Vuibert), succès mondial (unique représentant grec dans les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie et n°1 au classement du New York Times !) une aventure intellectuelle entre philosophie et mathématiques. Une des particularités de cet album est qu’il a été écrit en anglais, puis traduit en grec par son auteur pour finalement être d’abord publié en Grèce et ensuite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Le mot de la fin

Alors que des initiatives se créent ou se développent au service de la bande dessinée à l’image du festival Comicdom Con ou de Athens Comic Library, la première bibliothèque qui lui est dédiée, il reste encore un long chemin à parcourir pour que le 9ème art soit reconnu en Grèce à sa juste valeur. Trop superficielle ?  Trop divertissante ? Trop subversive ? Trop enfantine ? Même si elle peut être tout cela, la BD peut surtout être de grande qualité et exigeante, ouvrant les champs de la création et de l’expression artistique sur des horizons d’une richesse insoupçonnée. Nous prendrons pour seul exemple Dimitris Papaïoannou, chorégraphe internationalement reconnu, dont les premières créations artistiques se font dans l’univers de la bande dessinée et du dessin (notamment dans le magazine Babel), mais dont on a presque oublié toute cette partie de l’oeuvre (comme ici, ou ici ou encore ici), pourtant essentielle par sa qualité et les sujets qu’elle traite, notamment l’homosexualité, dans une Grèce des années 80′ encore très conservatrice.
 « [Quand j’étais étudiant] j’étais en centre ville, je vivais seul loin des limites imposées par ma famille. J’avais besoin de quelque chose qui résonnait avec la société dans laquelle j’évoluais ; j’ai tout d’un coup réalisé qu’avec la bande dessinée je pouvais faire quelque chose qui allait voyager parmi les gens de ma génération. Ce n’est pas une pratique clanique ; c’est comme ça que j’ai appris à raconter des histoires et comment créer du lien avec le public. » Interview de Dimitris Papaïoannou dans Elephant

« Heart-shaped Earth », Babel 145, Juin 1993

Avec cette brève présentation de quelques rares perles de BD en français (VO ou traduites), nous avons tenté d’entrouvrir une porte sur le vaste paysage de la BD grecque, production confidentielle certes, mais non dépourvue de grands crus. Amateurs du genre ou de la culture grecque, maintenant vous savez qu’il est possible de conjuguer les deux : plus qu’un regard furtif, la BD grecque mérite d’être davantage traduite et explorée à la lumière d’une des prochaines manifestations du Centre Culturel Hellénique.
 
ZOOM SUR Exarcheia – L’orange amère
En partenariat avec l’Alliance française de Paris et l’Institut français nous devions accueillir Dimitris Mastoros dans le cadre des rencontres littéraires « Je viens de loin, j’écris en français » pour parler de son parcours et de son premier album, Exarcheia (écrit en français puis traduit en grec).Cette rencontre prévue à l’origine ce 24 novembre, devait être accompagnée des éclairages de Thanasis Moutsopoulos – Professeur d’Histoire de l’Art à l’Université de Crète – sur le quartier de Exarcheia et l’effervescence artistique qui le caractérise. La crise sanitaire nous a malheureusement empêché d’organiser cet événement mais nous vous conseillons vivement la lecture de cette fresque sociale urbaine, qui témoigne des errements de toute une génération sur fond de crise économique et sociale. Nous espérons pouvoir vous donner rendez-vous prochainement à l’Alliance française (boulevard Raspail) dès que les circonstances nous le permettrons.

Attention teaser !

 Dimitris Mastoros publie le 7 décembre prochain une adaptation graphique (en grec) du roman phare de Alki ZeiLa guerre de Pétrosaux éditions Metaihmio. En attendant la traduction en français…Vous V

Vous pouvez lire aussi sur la bande dessinée….

Nikolaos Kampasele. L’Amérique et la Grèce, au carrefour de la bande dessinée: adaptations de grands classiques littéraires durant la période 1950-1970, Master I Recherche, Université de PoitiersEcole Européenne Supérieure de l’Image, 2012.

« Grèce antique dans la bande dessinée »

La littérature grecque en bande dessinée Yioussouri” est un terme d’origine arabe qui désigne le corail noir de Méditerranée. C’est aussi le titre sous lequel circule en Grèce, cette gageure relevée par Thanassis Petros (au dessin) et Dimitris Vanellis (pour le texte). Mettre en bandes dessinées six nouvelles des monstres sacrés de la littérature grecque moderne : Kavafis, Kariotakis, Karkavitsas, Rodokanakis, Nicolaïdis le Chypriote, Papadiamantis

Une tragédie grecque  Non, ce n’est pas de l’acharnement du FMI ni de la gouvernance de l’Europe sur les finances grecques dont il s’agit. C’est d’une autre tragédie, plus proche de la définition historique du titre.

Jacques-Erick Piette, Le neuvième art, légitimations et dominations, Sous la direction de Bruno Péquignot, 1Université Paris 3 – Sorbonne nouvelle Ecole doctorale 267 : Arts et médias CERLIS, UMR 8070 Sorbonne Nouvelle / Paris Descartes / CNRS / USPC Thèse de doctorat en Sociologie, 

Arkas ( Αρκάς) est le nom de plume d’un célèbre dessinateur grec de bande dessinée qui a commencé son travail au début des années 1980.